– Échecs continus des prises en charge des mineurs et stratégies institutionnelles

Mission de recherche Droit et Justice (CNRS / Ministère de la justice)
2013-2015

Responsables scientifiques :

Catherine Lenzi (ESPASS-IREIS, UVSQ PRINTEMPS) et Bernard Pény (IREIS).

Résumé :

Ce programme conduit en partenariat avec la Direction de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (pôle recherche de la DPJJ) et la Direction interrégionale de la Protection Judiciaire de la Jeunesse Centre Est (Dir.PJJ), et financé sur deux ans par le Ministère de la justice et le CNRS (Mission de recherche Droit et Justice), portait sur 7 départements, dont 2 d’Ile-de-France (Yvelines et Hauts-de-Seine) et 5 de la région Rhône-Alpes (Ain-Rhône ; Drôme-Ardèche et Isère). La recherche, co-dirigée par Catherine Lenzi et Bernard Pény (formateur à l’IREIS de l’Ain), a mobilisé une équipe de 6 chercheurs, dont 5 salariés de l’IREIS. Un comité de pilotage réunissant les directeurs des différents territoires de la PJJ et les représentants du GIP Droit et Justice, de la DPJJ et du champ associatif habilité, a accompagné les différentes phases de la recherche.

Menée sur deux ans par une équipe de recherche plurielle et pluridisciplinaire, le projet de cette recherche répond à une commande initiale relative aux « échecs continus » de prise en charge des mineurs difficiles et aux « stratégies institutionnelles » déployées par les équipes interinstitutionnelles pour y faire face. Pour conduire ce travail, le dispositif de recherche s’est appuyé sur une méthode de recherche et d’intervention en sciences sociales, la méthode d’analyse en groupe (MAG) qui présente la particularité d’impliquer les acteurs de terrain concernés dans la production de l’analyse et de permettre la continuité entre savoirs profanes et savoirs experts en mobilisant les capacités réflexives des acteurs. L’enquête empirique a concerné cinq territoires de la Protection judiciaire de la jeunesse en région Ile-de-France et Auvergne Rhône-Alpes et a porté sur l’étude de 21 cas d’accompagnement de mineurs considérés comme « difficiles ». Au total, ce sont 31 groupes d’analyse qui ont été menés par l’équipe de recherche qui ont permis la mobilisation de plus d’une centaine de professionnels.

Concernant les résultats principaux de cette recherche, la démarche inductive mobilisée a permis de faire ressortir trois principales pistes d’analyse à partir desquelles s’est construit le rapport :

  1. Les lignes de vie des mineurs ;
  2. Les ressorts de l’action et la construction du « réel de l’activité » ;
  3. Les collectifs, régulations et alliances de travail.

L’entrée par les destinées sociales et institutionnelles des mineurs, dans la première partie du rapport, a permis l’exploration de vingt-et-une histoires de vie par le regard que portent l’institution et les intervenants sur ces mineurs, et par là, de mieux saisir « l’expérience réelle » des situations d’accompagnement par les intervenants et les équipes. C’est à partir de ces vingt-et-un « cas » complexes, souvent saisissants, et du vécu singulier que les intervenants en ont, qu’il a été possible, dans une seconde partie, d’éclairer les incertitudes et les limites des contextes d’action qui amènent les intervenants à un ressenti négatif à l’égard de leur mission (sentiment de discrédit, d’impuissance, d’échec, d’incompétence). Pour autant, à partir de cet éclairage, le rapport montre également que ces situations d’accompagnement limites et éprouvantes auxquelles les intervenants sont confrontés, au-delà de l’impuissance ressentie et des tensions et nœuds qu’elles génèrent dans le quotidien des services, constituent également des occasions qui les amènent à réinventer les pratiques au quotidien et à activer des ressorts d’action spécifiques et expérientiels. Sur ce point, le lien avec les travaux de Florent Champy sur les professions à pratiques prudentielles, a permis d’éclairer la façon dont, à bien des égards, les ressorts activés par les intervenants procèdent d’une démarche prudentielle et d’un type d’activité cognitive et pratique qui se construit à partir de multiples tâtonnements et ajustements quand l’application de savoirs professionnels et prescrits ne suffit pas. Parmi ces ressorts de l’action, le rapport met en exergue que la dimension émotionnelle du travail des intervenants occupe une place centrale et particulière.

Considérant les émotions, leurs usages et leur maîtrise dans l’intervention auprès des mineurs comme l’expression d’un « travail émotionnel » qui prend forme, s’informe et se déforme à travers les besoins de la relation et les normes institutionnelles, le rapport met au jour qu’il constitue un ressort d’engagement puissant dans l’établissement du lien avec les mineurs et la gestion des situations difficiles. Pour autant, il ne suffit pas de révéler des ressorts d’action expérientiels, a fortiori émotionnels, pour que des compétences ou un métier existent, encore moins une profession. A quels moments ces ressorts individuels de l’expérience émotionnelle deviennent des ressources transversales, reconnues et partagées par tous ? C’est essentiellement à l’exploration de cette dimension qu’à pu se consacrer la troisième partie du rapport, en portant la focale sur la part jouée par les collectifs de travail et les régulations collectives dans la reconnaissance et la consolidation des compétences et identités professionnelles.

Au final, le processus de théorisation ancrée, qui a pris forme au cours du traitement des données jusqu’à l’écriture finale, a permis, dans la succession des trois orientations du rapport, qu’émerge la portée générale de la recherche, à savoir : Les recompositions de l’ordre éducatif, et à travers elles, la construction d’une « professionnalité prudentielle ».